Dossier

Fondation BCV: 30 ans et plus de 11 millions distribués

Elle vient de souffler ses 30 bougies. Tout en discrétion, comme elle agit dans le canton. Elle? La Fondation BCV. Un chiffre pour résumer ces trois décennies: plus de 110 projets soutenus dans les domaines de la science, du social et de la culture dans le canton.
| Par Anne Gaudard, BCV

Quel est le point commun entre les nouvelles orgues la cathédrale de Lausanne portées par la Fondation du même nom, le BioCiderVaud de la Haute école de viticulture et œnologie de Changins et les formations pour une intégration professionnelle des migrants dispensées par l’Association «La Bourse à Travail»? Tous ces projets ont été soutenus par la Fondation BCV. Et il n’y a qu’à écouter quelques bénéficiaires pour comprendre son rôle. Souvent, le soutien est intervenu à un moment clé du développement, et en a permis ensuite d’autres.

Pour la collectivité vaudoise

Depuis trente ans, la Fondation a ainsi distribué plus de 110 prix dans le canton. Et pourquoi, en 1995, la Banque a-t-elle décidé de créer une Fondation? Elle fêtait alors ses 150 ans. «La Fondation est née de la volonté de la direction d’alors de la BCV de créer un soutien indépendant – différent des activités traditionnelles de sponsoring de la Banque –, un soutien pour s’engager en faveur de la collectivité vaudoise à long terme dans les trois domaines que sont la science, la culture et le social», explique Bernard Decrauzat, son président depuis 2012. Et de préciser que la Fondation BCV est un organisme privé, juridiquement autonome. Vous n’en avez que peu entendu parler? «La Fondation opère volontairement discrètement». Tout au plus publie-t-elle chaque année un communiqué avec le nom des projets récipiendaires des soutiens.

«Le suivi de la réalisation de projets par les membres du Conseil, la satisfaction des usagers, les messages de remerciements des bénéficiaires nous permettent de confirmer le rôle d’utilité publique de la Fondation BCV», estime son président, Bernard Decrauzat.

Des projets précis

C’est donc bien de projets dont il est question. Car la Fondation ne subvient pas au fonctionnement quotidien des instances qu’elle distingue. Bernard Decrauzat regorge d’exemples pour illustrer cette orientation. Il en cite trois. «Nous avons soutenu la Bibliothèque sonore pour développer une offre spécifique de livres audio pour les enfants souffrant, par exemple, de déficience visuelle; nous avons également soutenu l’Association Plans Fixes pour un projet de cinq films sur des personnalités féminines ou l’EPFL pour un projet de recherche appliquée relatif à la réalisation de prothèses de jambes.» Se pose alors la question de savoir comment sont choisis les projets. Tout d’abord, ils doivent s’insérer dans une perspective de développement ou d’innovation dans les trois domaines spécifiés – social, sciences, culture. Ils doivent, bien entendu, avoir un lien avec le canton de Vaud et doivent engendrer un impact pour la collectivité au sens le plus large du terme, ce qui signifie répondre à l’intérêt général. Dans le conseil (voir encadré), «nous avons des spécialistes de chaque domaine nommés pour détecter et analyser les projets intéressants. Ils ont une vision de ce qui se passe dans leur secteur partout dans le canton». Les trois spécialistes permettent également d’assurer le contact entre les porteurs de projets et la Fondation.

En terrain connu

Cette connaissance du terrain permet souvent d’ouvrir des portes. «Nous avons constaté que dans le domaine scientifique, par exemple, notre apport a permis aux porteurs de projets d’obtenir une aide du Fonds national de la recherche ou des Hautes Écoles», explique Bernard Decrauzat.

Les projets sélectionnés sont finalement discutés au sein du Conseil qui, à la fin de l’année, fait son choix par consensus. «Le Conseil de fondation est attentif aux questions éthiques et aux règles déontologiques», relève le président. Il y a aussi la volonté de représenter la grande diversité de ce qui se passe partout dans le canton et ceci, quelle que soit la taille des organismes qui portent les dossiers. Trois projets – en principe – se répartissent ainsi le revenu annuel du capital dont a été dotée la Fondation. 2025 a fait exception. 30 ans obligent. Ce sont cinq projets qui ont été primés (voir encadré ci-contre). À quoi sert l’argent distribué? La question n’est pas que rhétorique lors des auditions des bénéficiaires potentiels. Le dossier doit le préciser clairement. Et le thème resurgit tout au long de la concrétisation du projet. Un suivi est assuré par les «détecteurs», les membres du Conseil concernés.

 

Témoignages de deux bénéficiaires du soutien de la Fondation BCV diffusés lors de l’Assemblée générale de la Banque.

Impact à court et à long terme

Qui dit soutien, pense impact. Difficile parfois de mesurer les effets à court terme, mais cette notion constitue le fil rouge décisionnel. Prenez un projet de recherche scientifique. Peut-être faudra-t-il dix ans avant toute concrétisation. D’autres sont plus évidents. Le président pense aux concerts des grandes orgues de la Cathédrale de Lausanne. «Voir la cathédrale pleine de personnes ravies, c’est une magnifique réponse obtenue en direct.» Il se souvient aussi d’avoir accompagné son petit-fils aux activités de médiation du Château de La Sarraz. La Fondation y a financé les équipements visant à développer le goût de l’histoire et du patrimoine. «L’intérêt et le plaisir des enfants ont été ma meilleure mesure d’impact.»

En fait, «le suivi de la réalisation de projets par les membres du Conseil, la satisfaction des usagers, les messages de remerciements des bénéficiaires nous permettent de confirmer le rôle d’utilité publique de la Fondation BCV». En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, il ne peut que constater que «nous avons été assez observateurs des besoins dans les trois domaines que sont le social, la science et la culture».

Un coup de cœur? Il hésite. Forcément. Il se remémore des moments particulièrement marquants. Comme ce soutien à la Fondation Mère Sofia pendant le COVID. «Ce n’était pas un projet, mais un appel au secours. Nous avons réagi à l’urgence.» Il repense aussi au projet de bactériophages. Ce procédé était oublié en Occident, aujourd’hui l’UNIL et le CHUV possèdent une longueur d’avance avec un laboratoire dédié à la phagothérapie.

Et finalement, oui. Il a bien eu un coup de cœur. «En 1995, la Fondation a permis l’acquisition d’une toile de Félix Vallotton par le Musée des Beaux-Arts (voir image ci-contre), et ce tableau a été exposé lors de la rétrospective consacrée au peintre vaudois, l’an dernier.»

Le tableau de Félix Vallotton que le MCBA a pu acquérir grâce au soutien de la Fondation BCV.

Comment fonctionne la Fondation?

  

La Fondation BCV est gérée par un Conseil de fondation qui comprend deux personnes représentant la Banque – actuellement le président de la direction générale, Pascal Kiener, et la présidente du Conseil d’administration, Eftychia Fischer – et quatre personnalités hors du sérail, le président et les représentants et représentantes des trois domaines d’intervention de la Fondation. Ces personnalités «sont reconnues pour leurs compétences et leur expertise dans chacun des domaines et ont un rôle de détection dans leur sphère afin de pouvoir identifier les projets intéressants, prometteurs», précise Bernard Decrauzat.

Et le président? «Il doit avoir une vision plus globale et un bon réseau dans le canton.» Son CV parle pour lui. Il a notamment été contrôleur de gestion de l’EXPO 64, administrateur de ce qui est aujourd’hui la Haute École de travail social et de la santé Lausanne (HETSL), directeur du CHUV, sans oublier son engagement pour Plateforme 10. Et petit détail… il a commencé sa carrière professionnelle par un apprentissage à la… BCV.

«Le Conseil décide des grandes options en matière de gestion du capital dont la Fondation a été dotée à ses débuts et de la répartition des revenus de ce capital», résume Bernard Decrauzat. La gestion des placements est emmenée par Philippe Maeder (DAMT), la comptabilité par Fabrice Aegerter (DAMT) et la conduite administrative est assurée par Caroline Chuard (M&C). Giovanni Chiusano, de Fidinter, assure, lui, l'aspect fiduciaire (voir photo ci-contre).

Les séances de travail du Conseil de fondation se déroulent à la BCV, comme ici ce printemps.

Jean-Marc Roethlisberger
Domaine social

«J’ai été très honoré d’avoir été sollicité pour m’occuper d’un domaine qui représente l’investissement professionnel de toute une vie. L’opportunité de mettre en valeur mes contacts et la connaissance de ce milieu, tout en augmentant les rencontres avec des amis et collègues côtoyés de longue date, m’a beaucoup plu. J’ai en effet une formation d’éducateur spécialisé et diverses formations complémentaires en management et sciences sociales. J’ai travaillé en Suisse et à l’étranger. J’ai notamment pris la direction des programmes de l’Association de la Maison des Jeunes à Lausanne, tout en occupant diverses fonctions dans des lieux de formation et au sein de l’Association patronale faîtière.

À la Fondation BCV, lorsqu’il s’agit d’analyser les dossiers, je me préoccupe du fait que le don ait un impact important dans le développement – voire parfois la survie – d’un organisme dans lequel on perçoit l’investissement important et la motivation réelle des personnes qui en ont la charge. Nous avons constaté qu’à plusieurs reprises, le prix annuel a été partagé entre deux organismes pour rester en rapport avec leur budget. Et ces dons ont résonné comme un encouragement fort.

Dans le processus décisionnel, la rencontre avec les demandeurs est décisive. Les documents écrits ne représentent, en comparaison, qu’un simple rappel des éléments échangés de vive voix. Quand je regarde dans le rétroviseur, chaque don a provoqué chez moi des sentiments de satisfaction, teintés de diverses nuances selon l’énergie dépensée à leur défense. Les séances du Conseil se déroulent dans un excellent esprit de partage et exigent des responsables de secteur une bonne préparation en amont et un enthousiasme communicatif. Au final, je constate que tous ces projets sont des projets vivants, qui évoluent au gré des circonstances, de l’état d’esprit des acteurs. Il faut rester humble et reconnaissant.»

Une structure comme l’Association ASNOVA, dédiée au soutien multifacette des personnes en deuil, est un exemple marquant de la manière d’approcher les besoins dans le domaine social, soit avec enthousiasme et créativité. L’investissement des personnes dans cette structure type start-up démontre à la fois une belle énergie et un grand professionnalisme dans les outils élaborés. C’est remarquable.

Philippe Moreillon
Domaine scientifique

«J’ai accepté ce mandat en 2024 parce que mon expérience académique, en particulier dans la recherche, m’a montré combien la philanthropie était importante pour l’éclosion de projets très innovants, souvent en amont des financements institutionnels, plus classiques. La Fondation BCV se caractérise justement par son ouverture à l’inattendu et par ses potentiels bénéfices pour la société en général et pour les Vaudoises et les Vaudois en particulier. J’ai déjà été actif dans d’autres fondations depuis une décennie tout en étant biologiste et professeur de médecine à l’UNIL.

J’apprécie particulièrement l’ouverture et l’enthousiasme du Conseil autour des projets transversaux, alliant la science, la culture et la société. Dans mes choix, je recherche l’originalité, l’inattendu. Les nouvelles découvertes sont souvent le fruit du hasard, mais il faut savoir les reconnaître au-delà des idées préconçues. Comme disait Louis Pasteur: «la chance ne sourit qu’aux esprits préparés». Et je trouve que la Fondation BCV a cette capacité remarquable. Je citerai un exemple: le projet sur les bactériophages du Dr Gregory Resch (UNIL-CHUV). La redécouverte de ces nanovirus datant de plusieurs milliards d’années – totalement inoffensifs pour les plantes et les animaux – permet de s’attaquer aux bactéries résistantes aux antibiotiques. Le soutien de la Fondation BCV a permis de créer à Lausanne un laboratoire agréé produisant des bactériophages à visée thérapeutique au niveau suisse, voire européen.

Je constate par ailleurs que les dossiers qui nous sont présentés résonnent complètement avec l’actualité. Ils allient les questions fondamentales du pourquoi et du comment. Ils englobent des réflexions d’ordre sociétal, voire environnemental, en tirant parti des dernières technologiques quand c’est pertinent.»

Le projet de la Fondation Jean Monnet primé en 2025 valorise une collection unique d’affiches relatives à la genèse et au développement de l’Union européenne. Un dossier d’une valeur sociopolitique inestimable, discuté entre les domaines culturel et scientifique, qui convoque l’histoire et les représentations d’une épopée multiculturelle de paix sans précédent.

Anne-Catherine Sutermeister
Domaine culturel

«J’ai accepté ce mandat, car je suis née et ai grandi dans ce canton. M’investir pour la culture sur ce territoire, rester à l’affût des projets culturels et artistiques est un privilège. Par ailleurs, pouvoir encourager certains projets exceptionnels permet de contribuer au développement de la créativité dans le canton.

La culture a marqué mon parcours professionnel. J’ai occupé différents postes dans le secteur de la promotion culturelle, tant au niveau fédéral que cantonal. J’ai travaillé au Théâtre de Vidy, à la Bibliothèque cantonale universitaire (BCU), à la direction du Théâtre du Jorat, dans la recherche et la politique culturelle. J’ai aussi été membre du conseil de fondation de Pro Helvetia. Je poursuis toujours sur cette voie comme indépendante dans le conseil aux organisations culturelles.

Au sein de la Fondation BCV, nous cherchons des projets uniques et exceptionnels menés par des artistes ou organisations professionnelles. Notre soutien doit contribuer de manière significative à la réalisation de ces projets. L’idée est aussi de soutenir des projets qui tombent parfois «entre les gouttes» de la promotion culturelle. Je trouve qu’il est aussi intéressant de soutenir conjointement des projets ayant des composantes scientifiques ou sociales, en concertation avec mes collègues du Conseil de fondation.

Les projets présentés reflètent bien l’air du temps. Le milieu de la culture, tout comme la société en général, est en pleine mutation. On observe de plus en plus de projets mixtes qui touchent à la dimension sociale ou écologique, par exemple, ainsi que des projets qui se déroulent dans l’espace public ou associatif. La vie artistique est un magnifique sismographe de la société. Elle nous ouvre des perspectives nouvelles et nous révèle aussi avec acuité quelles sont les préoccupations de notre temps.»

Nous soutenons la mise en place du Petit Reflet, à Vevey, espace théâtral, à côté du Reflet, dédié aux jeunes publics. Quelle joie de savoir que ce lieu sera destiné aux enfants et aux jeunes à un moment où le théâtre – l’art de l’ici et maintenant – a un rôle si important à jouer dans un monde où une grande partie de la culture et des loisirs se passent sur écran.