Interview

Comment la BCV a multiplié par dix sa gestion en actions suisses

Depuis 2016, la BCV a considérablement renforcé son offre en actions suisses. Grâce à une stratégie ciblée et des choix audacieux, elle a décuplé ses encours et imposé son expertise sur le marché. Retour sur cette success-story et sur les ambitions de notre équipe de gestion avec Éric Chassot, CIO Actions à la BCV et Sylvain Bornand, Senior Strategist Investment Manager.
| Par Nicolas Gay-Balmaz, BCV

Eric Chassot (à gauche) et Sylvain Bornand, nos deux porte-drapeaux des actions suisses. Ici devant leur place de travail dans les locaux de l’Asset Management à Lausanne.

De quand date le développement de la gestion en actions suisses à la BCV?

Éric Chassot (EC): La montée en puissance de nos activités a commencé en 2016. Jusqu’alors, la BCV proposait un seul fonds, le BCV Swiss Equity ESG, créé en 1997 et couvrant l’ensemble du marché helvétique. Forts de l’expertise acquise avec ce produit, nous avons vu l’opportunité de nous démarquer sur certains segments de niche du marché suisse. La suite nous a donné raison. Ce développement répondait aussi à l’évolution des besoins de notre clientèle et s’inscrivait parfaitement dans les valeurs fondamentales de la BCV: proximité, performance, professionnalisme et responsabilité. C’est à ce moment-là que Sylvain, alors spécialisé dans les actions européennes, m’a rejoint.

À quoi mesure-t-on le chemin parcouru?

Sylvain Bornand (SB): Nous pouvons mesurer notre progression à deux marqueurs. D’abord, l’évolution de la masse sous gestion des fonds en actions suisses: en 2016, elle s’élevait à 160 millions de francs, contre près de 2 milliards aujourd’hui, soit une multiplication par plus de dix. Ensuite, la diversification de notre offre: nous sommes passés d’un unique fonds en 2016 à neuf actuellement (voir le graphique).

Quels sont les fonds que vous avez développés en priorité?

EC: Nous avons d’abord lancé deux fonds thématiques de niche. En 2017, nous avons introduit le BCV Swiss Small & Mid Caps Equity ESG, centré sur les petites et moyennes entreprises suisses. Ce fonds reste notre produit phare, incarnant notre expertise sur la durée. En 2019, à la demande du Private Banking, nous avons créé un fonds dédié aux actions suisses à hauts dividendes (BCV Swiss Equity Dividend Select ESG), afin d’offrir une source de revenu stable dans un contexte de taux négatifs. Aujourd’hui, cette approche redevient particulièrement pertinente face à la faiblesse des taux en Suisse.

Quelles ont été les grandes orientations stratégiques par la suite?

SB: Depuis, nous avons suivi deux évolutions majeures en lien avec le partenariat signé avec Ethos en 2020. La réunion des expertises financières (BCV) et extra-financières (Ethos) a permis de lancer deux nouveaux fonds en actions suisses axés sur les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance).

Le premier fonds est géré de manière active avec comme indice de référence le SPI. Le second fonds, géré passivement, a marqué notre entrée dans la gestion indicielle en avril 2021.

Pourquoi le fonds de petites et moyennes capitalisations suisses est considéré comme l’un des produits phares de la BCV?

EC: Le fonds BCV Swiss Small & Mid Caps Equity ESG est un produit à forte visibilité. Il s’adresse à tous les segments de la clientèle: petits investisseurs privés, clientèle Private Banking, grands acteurs institutionnels. Compte tenu de son historique désormais conséquent, il est l’un des véhicules de placement à travers lequel nous pouvons le mieux mettre en valeur la qualité de notre gestion dans les actions suisses.

Depuis son lancement, il a enregistré chaque année une performance relative positive, surpassant systématiquement son indice de référence, une rareté dans notre industrie (voir le graphique). De ce point de vue, ce fonds constitue une vitrine qui doit nous aider à accroître notre notoriété et la présence de nos produits en Suisse alémanique où nous avons de fortes ambitions, surtout après la disparition de Credit Suisse.

Comment faites-vous pour battre systématiquement le marché?

SB: Pour battre un indice de référence, il n’y a pas de solution miracle. Il faut procéder à une bonne sélection de titres, être surexposé aux sociétés à fort potentiel et, comme l’an dernier, identifier et exclure du portefeuille les valeurs mal orientées. En 2024, nous avons fait les bons choix. Nous avons privilégié les entreprises actives dans les services et produits pour l’industrie pharmaceutique, ainsi que les thématiques de la décarbonation et de l’intelligence artificielle. À l’inverse, nous nous sommes gardés de nous exposer aux entreprises liées à l’industrie automobile allemande ou à la consommation qui ont particulièrement souffert.

Quel est votre secret pour sélectionner les meilleurs titres?

EC: Notre atout majeur réside dans notre réseau de contacts avec les managements des petites et moyennes entreprises suisses. En 2024, nous avons établi plus de 100 contacts avec les dirigeants de sociétés. Ces échanges nous permettent d’appréhender avec une certaine finesse les stratégies des sociétés, leur positionnement, leur capacité d’innovation, leur politique de dividende, la qualité de leur direction. Cette proximité nous donne un avantage concurrentiel d’autant plus important que la couverture des sociétés suisses de petites et moyennes tailles par les analystes reste limitée (voir le graphique).

Pouvez-vous nous donner un exemple concret des avantages de votre approche?

SB: Lors d’un séminaire de recherche, le patron d’une société horlogère reconnaît avoir enregistré récemment une amélioration de son carnet de commandes sur un segment de marché. À partir de cette information, vous pouvez, par exemple, essayer d’anticiper les effets que pourrait entraîner ce changement sur les résultats financiers de la société, avant que celle-ci ne publie officiellement ses comptes.

Mais vous pouvez aussi croiser cette information avec d’autres données pour mieux évaluer l’évolution de l’activité d’entreprises situées en amont ou en aval de la chaîne de valeur de l’horlogerie: industrie des machines, sociétés d’emballage, Duty Free etc. Cette approche nous permet d’optimiser nos investissements.

Quelles sont les priorités pour l’avenir?

EC: Les bonnes performances que nous avons réalisées ces dernières années nous réjouissent, nous honorent, mais elles nous obligent. Notre objectif est de maintenir une gestion de haute qualité sur le long terme.

Côté produits, nous envisageons d’élargir notre offre sur le marché secondaire suisse, notamment sur le segment des petites sociétés à forte croissance. En l’état, nous avons déjà toutefois un très bel éventail de fonds. Notre priorité immédiate est donc d’accroître la visibilité de nos fonds afin qu’ils soient davantage recommandés par d’autres établissements financiers, en particulier outre-Sarine. Enfin, nous comptons renforcer notre cadre d’analyse en intégrant davantage les outils numériques pour un accès plus rapide et efficace aux flux d’informations.

Un duo complice au service de la gestion suisse

C’est un duo valdo-fribourgeois uni par une belle complicité qui dirige la gestion en actions suisses de la BCV. Solidement ancrés dans leurs régions respectives, où ils vivent avec leur famille, Éric Chassot réside à Fribourg tandis que Sylvain Bornand habite à Eclagnens. Les deux hommes ont en commun d’être nés la même année, en 1975, à une époque où le marché suisse n’était pas structuré comme aujourd’hui autour de grands indices boursiers et où les actions se négociaient à la corbeille, de façon confidentielle.

Tous deux sont titulaires d’un master en sciences économiques – Éric de l’Université de Fribourg, Sylvain de HEC Lausanne. Leur curiosité et leur ouverture sur le monde les ont menés à des expériences formatrices à l’étranger: Éric a étudié un an en Autriche, tandis que Sylvain a débuté sa carrière dans une entreprise financière à New York. Avant de rejoindre la BCV, respectivement en 2010 et 2001, ils ont également exercé outre-Sarine, enrichissant ainsi leur vision du métier.

D’un naturel discret et réfléchi, ils sont à mille lieues des stéréotypes flamboyants des financiers excentriques véhiculés par le cinéma hollywoodien. Chez eux, ni passion pour les voitures de sport ni goût pour le bling-bling. Peut-être cette retenue est-elle liée au fait qu’ils ont commencé leur carrière dans le fracas de l’explosion de la bulle internet au tournant du millénaire. Les grandes épreuves boursières apprennent aux gérants qui veulent durer la prudence et la modestie.

S’ils devaient attribuer leur succès à quelques principes, ce serait avant tout à une discipline de gestion sans faille, une analyse financière approfondie et un réseau de contacts solides avec les dirigeants des entreprises suisses. Chaque décision est prise à deux, dans l’échange et la réflexion: avant d’infléchir une orientation de gestion, chacun doit convaincre l’autre du bien-fondé de sa vision. Un duo soudé, exigeant et complice, au service d’une gestion performante et pérenne.

Small & Mid Caps: un marché de niche


Les petites et moyennes capitalisations représentent la très grande majorité des sociétés cotées en Suisse. Elles comptent en revanche pour une petite part de la capitalisation du marché des actions helvétiques (voir le graphique). Regroupées au sein de l’indice SPI Extra®, elles sont aujourd’hui 185. La plupart d’entre elles sont des sociétés leaders dans des activités de niche, notamment dans les secteurs de la santé, de la finance et de l’industrie. Leur force, elles la tirent notamment de conditions-cadres favorables: une stabilité politique, économique et monétaire sans égale, une fiscalité concurrentielle, un marché du travail flexible et une économie bien intégrée sur le plan international. Cet environnement favorise l’investissement, il stimule l’innovation et attire les meilleurs talents. Les Small & Mid Caps suisses sont très sensibles au cycle économique mondial, en particulier à l’activité industrielle et à la conjoncture européenne puisqu’elles réalisent les trois quarts de leur chiffre d’affaires hors de la Suisse.